Une journée avec The All Sizes Catwalk Paris

Une journée avec The All Sizes Catwalk Paris

Où le jour où j'ai habillé les tailles 34....

Une journée avec The All Sizes Catwalk Paris 29 avril 2019 Un témoignage recueilli par Diva's Boudoir

Ce dimanche 28 avril 2019 nous avons eu le plaisir d'habiller 42 femmes de toutes origines et tailles pour leur défilé au Trocadéro à Paris.

Ce défilé, organisé par le groupe The All size Catwalk Paris de Georgia Stein, est avant tout un acte de revendication, un message fort pour notre société bien trop formatée. Il y a des règles que la mode nous impose, des règles relayées par les médias et les réseaux sociaux depuis trop longtemps, et qui nous martèlent avec une image parfaite et irréelle de la femme.

Je ne vous cache pas, qu'au début, nous avons eu quelques doutes lorsque nous avons reçu la liste des mannequins à habiller. En effet, nous, notre créneau c'est le Plus Size. Notre combat, c'est que les rondes puissent enfin se sentir sexy et belles en lingerie. Qu'elles puissent mettre en avant leurs courbes et accepter leurs défauts.

Pour moi, comme pour beaucoup de rondes, la légende selon laquelle toute notre confiance revient une fois les kilos perdus a la vie dure…

Alors me retrouver à habiller des tailles 34-36, des filles qui peuvent "manger sans grossir", cela m’a fait un peu peur.

Mais nous sommes allé aux essayages, car il était important d'au moins voir ce qu'elles revendiquent, elles.

Arrivés là au petit matin, nous retrouvons la pétillante Georgia Stein, une superbe femme aussi grande que moi, au sourire éclatant et à l'énergie débordante. Et il lui en faut, de l’énergie, pour ce projet.
Elle nous a trouvé une salle dans le 18ème, chaque mannequin pourra essayer sa tenue, ses accessoires et faire une petite répétition avec elle.

Nous rencontrons Harrys Bibila, un photographe, qui va immortaliser tout cela. Il passera ces deux jours avec nous.

Nous installons notre portant, avec toutes les tenues que nous voulons faire essayer. Pour la première fois depuis la création de Diva's Boudoir, j'ai du S et du M dans ma sélection.

Premier mannequin (ouf!, une ronde), pas de stress, c'est l'un de nos mannequins, on la connaît, on sait ce qui lui va et ce qui ne lui va pas. On a prévu sa tenue à l'avance. Tout va bien. Tenue essayée, tenue adoptée. Petit tour avec Georgia pour la répétition, et c’est bouclé.

Deuxième mannequin, on ne la connait pas, mais on a vu ses photos, on a travaillé avec ses mensurations, elle est ronde aussi, pas de stress non plus. Tenue essayée, tenue adoptée (même si ensuite on a trouvé un modèle qui lui convenait mieux). Tout baigne, je suis dans mon élément, je fais ce que je sais faire le mieux. Et j’adore ça.

Troisième mannequin, un petit bout de femme, toute jolie et toute menue. L'une de ces filles qui, lorsque une ronde comme moi la regarde, déclenche immédiatement le message tant et tant répété:: 'quelle chance elle a, elle peut tout mettre'. On ne se refait pas ;-)

Je me dirige vers mon portant "standard" et je prends le plus petit body que j'ai sélectionné.
Elle se déshabille, pas très à l’aise, et elle l’essaye. Trop grand.

A ce moment là, sur son visage, je vois exactement la même expression que peut avoir une ronde lorsqu’elle essaye quelque chose de trop petit.

Le même désarroi, le même air coupable, comme si c'était de sa faute à elle, comme si elle était responsable que ce body ne lui aille pas. Je suis restée sans voix… confuse, j’ai noté mes remarques dans mon carnet et lui ai proposé sur photo une autre tenue qui pourrait mieux lui convenir. Nous en sommes restées là.

Les essayages se sont succédés toute la journée du samedi, et une grande partie du dimanche. Georgia a gardé son efficacité et sa bonne humeur pendant toutes ces longues heures, et Harrys a continué à faire ses photos et à nous régaler de sa conversation.

Les filles sont arrivées seules ou en groupe. Certaines étaient fières d'être là et sûres d'elles, d’autres un peu moins. c'était un challenge et elles avaient du mal à se sentir à l'aise.

Mais elles étaient là. Toutes. Minces, maigres, rondes, curvys, très rondes, très maigres, tatouées, grandes, petites, ... Toutes étaient venues en faisant preuve de courage et de détermination.

Bien évidemment, nous avions vu trop large, quasiment toutes les tenues des demoiselles en petite taille étaient trop grandes.

Et là, le dimanche soir, je me suis demandé “pourquoi?”. Pour quelle raison toutes les rondes étaient reparties ravies de leur tenues et le sourire aux lèvres, et pour quelle raison la plupart des minces avaient dû repartir sans savoir ce qu’elles allaient porter lors du défilé.

Je pourrais dire que parce que ce n'est pas mon métier, parce que moi mon truc, c'est le plus size. Que c’est normal, que ce n’est pas grave.
Je pourrais dire que c'est parce que nos tenues taillent grand.
Je pourrais dire que ces jeunes filles sont trop exigeantes.
Je pourrais me trouver plein d'excuses, mais ce ne serait ni juste ni vrai.

Ce qui s'est passé, c'est que comme tout le monde j'ai pensé qu'il suffisait d'être mince pour que tout convienne. Je n'ai pas réfléchi aux besoins de ces filles là. J'ai mis toute mon attention sur les problèmes que pourraient rencontrer les mannequins rondes lors de ce défilé. Les autres, tout allait leur aller, donc pourquoi se casser la tête?

Je ne me suis pas rendue compte que l’image de la femme parfaite en 2019, est parfois aussi éloignée d’une taille 34 que d’une taille 44. Il faut avoir des rondeurs, mais pas trop. Il faut avoir des seins, mais ils doivent tenir sans soutien-gorges. Il faut avoir des hanches mais surtout une taille très fine. Interdit d’avoir un petit ventre. Des fesses, mais uniquement rebondies et fermes. Il faut être grande, mais pas trop. Avoir une peau sans taches et sans défauts, tout ça sans maquillage ou presque… Et j’en passe. C’est ça l’image de la femme belle et moderne que nous renvoient les médias et les réseaux sociaux. Toutes ces filles, aussi parfaites que moi je pouvais les trouver, avaient quelque chose à prouver à la société, et à elles mêmes.

Heureusement nous nous sommes vite remis en question et nous avons enfin compris qu'elles méritaient toute notre attention et toute notre écoute pour trouver une tenue qui leur convenait. Pour qu'elles se sentent belles et surtout à l'aise. Ce n'est peut-être pas notre créneau, mais c'est quand même notre combat.

Le grand jour est arrivé.
Nous avons pris la route à 5h du matin de Valenciennes, sous une pluie battante le coeur serré en pensant que l'événement allait peut-être devoir être annulé à cause de la météo.

Les messages fusaient sur le groupe des mannequins, certaines étaient pleines d'espoir "ici il ne pleut pas", d'autres plus tristes "ici il pleut, je n'ai plus de boucles dans les cheveux". On s'encourage, on se remonte le moral, on se dit que tout ira bien. On a tous le trac, photographes et maquilleuses, rondes et minces, on est tous dans le même bateau. Et on a peur qu'il coule. Georgia partage des captures d'écran des prévisions météo, qui, soit dit en passant, changent toutes les demies heure. On lit des "yes!!" et des "oh zut" pendant nos deux heures de route.

Arrivés dans le 18ème nous voyons qu'elles sont déjà presque toutes là, et que nous sommes attendus avec impatience. Nous avons le trac car plusieurs filles n'ont pas pu essayer leurs nouvelles tenues et on a un peu perdu de notre assurance, surtout pour les tailles standard. Il aurait été insupportable que l’une d'entre elles se retrouve sans participer à cet événement par ma faute. Mais, ouf! Tout se passe bien. On arrive même à faire concorder les ensembles deux pièces avec les traines fabriquées par les doigts de fée de Georgia et Maeva. C'est qu'elles ont assuré ,les TASC, on ne parle pas d'elles ici mais ce sont de sacrés drôles de dames ;-)

Deux filles manqueront finalement à l'appel, deux "petites tailles". Pour l’une d’entre elles je suis presque certaine que c’est à cause de la tenue qui ne lui convenait pas. Cela me rend un peu triste.

Une fois toutes ces demoiselles habillées, nous prenons le car pour nous diriger vers le Trocadéro.
Il fait froid, il y a du vent, il pleut.
On sent la déception dans ce car.
On sent la nervosité.
Nous savons que les photographes attendent, que certains de leurs proches attendent aussi pour les voir. Qu'il n'y aura pas autant de monde que prévu vu le temps. Que ce ne sera pas très chouette de faire ça finalement… Est-ce que c’est vraiment une bonne idée?

Nous sommes assis au milieu de 40 filles en lingerie, couvertes par des draps et des plaids pour se protéger des regards et du froid. Et nous sentons leur peur mais aussi leur détermination. Je regarde Antonin, et on sourit. En fait on est fiers. Fiers d'être là avec elles, fiers d'elles tout simplement.

L'autocar s'arrête, Georgia donne ses dernières instructions. Il faut y aller. Il y a des gens sur le Trocadéro, pas beaucoup, ils ont des parapluies, ils sont tous habillés comme en hiver. On voit au loin quelques têtes connues, on essaye de rassurer celles qui stressent le plus. Et toutes, je dis bien toutes, sans exception, se lèvent et sortent de cet autocar. La tête haute et les jambes tremblantes, elles y vont...

Le reste vous l'avez vu à la télé ou lu dans les journaux, ou sur les réseaux sociaux. Elles ont bravé la tempête et elles ont fait ce qu'elles étaient venues faire. Dire STOP aux diktats.
Montrer leur corps, qu'il soit trop mince ou trop gros, et dire haut et fort qu'elles en étaient fières. Et nous, au milieu de tout cela, on s'est rendu compte à quel point ce message était fort, et surtout nécessaire. A quel point ce mal-être devait cesser.
Voilà pourquoi nous sommes fiers, nous, Diva's Boudoir, spécialistes des femmes rondes, d'avoir habillé des tailles 34 ce 28 avril 2019.
Et voilà surtout pourquoi nous recommencerons sans hésiter ;-)

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